J’ai établi mon quartier général dans le canapé du salon. Je lis par petites bouffées, en piochant au hasard dans la bibliothèque. Sur le parquet de bois clair, les livres commencés s'amoncellent en piles éparses.
La liseuse est cassée. Les bibliothèques et les librairies ont fermé, et il est question que les facteurs arrêtent aussi de circuler. Je commence doucement à cerner l’ampleur de la menace.
Je fais le compte des provisions. Sur la table basse j’aligne les livres que je n’ai pas encore lus et relus : une pièce de Shakespeare, L'Être et le Mouvant de Bergson, un essai sur l’écriture et un livre sur l’accouchement. Celui-ci je le mets en bas de la liste, ce sera en cas d’extrême urgence.
Je frissonne. Si le confinement se prolonge, on va finir par manquer du strict nécessaire. Dans ce cas, après 6 semaines de confinement, le contenu de l’appartement ne sera pas joli joli à voir. Des corps desséchés aux yeux blanchis, étalés sur un parterre de livres à l’encre presque effacée d’avoir été trop lue, les quatrièmes de couverture striées de traces d’ongles désespérées.
Nous sommes seuls. L'appartement est une île. Tout ravitaillement est impossible, nous voilà en autarcie de la lecture. Alors pour prévenir la catastrophe, j’ai décidé de prendre les devants.
Chaque jour je noircis des pages, j’écris tant que je peux. C’est une course contre la montre.
Les feuillets s’empilent à côté de moi et piquent ma curiosité. J’ai très hâte de découvrir ce que ça raconte. Rien que le titre déjà m’émoustille: “Journal d’un confinement”.