20/04/2020



Je marchais au milieu de la route dans la ville déserte quand vers 20 heures, au-dessus de ma tête, les applaudissements ont commencé à retentir par dizaines.

Après avoir tourné à l’angle de la rue, je me suis retrouvé au pied d’un immeuble où une seule personne applaudissait - une fillette semblait-il d’après le petit bruit de pluie que faisaient ses deux mains l’une contre l’autre. J’ai levé les yeux vers le balcon reconnaissant, c’était en fait une minuscule grand-mère qui encourageait les soignants avec une ferveur de survivante.

Elle était l’unique habitante de son immeuble à être sortie, elle n’avait pas de vis-à-vis et ne voyait personne d’autre. Devant elle, le boulevard était désert, mais seule sur son balcon elle applaudissait de ses deux petites mains lisses avec un enthousiasme indestructible.

Peut-être que tout n’est pas foutu.


17/04/2020



C'est la fin du monde et je m'ennuie.

25/03/2020



Avant je n’aimais pas faire les courses.

Déambuler avec un panier en plastique entre les boîtes de petits pois et les rouleaux de sopalin m'abîmait le moral. Les cadis qui se touchent, la queue à la caisse, l’article qui ne passe pas; je rentrais épuisé de cette corvée consumériste obligatoire.

Mais aujourd’hui ça a changé.
Faire les courses est un des derniers laissez-passers pour sortir de l’appartement. Sur mon vélo rouge, je pédale dans les avenues désertes, je me sens survivant.
J’erre entre les rayons dévalisés. Devant le chocolat, j’échange un signe de connivence avec une dame aux traits tirés et lui laisse la dernière tablette de Crunch - fraternité de prisonnier.

La caissière porte un masque et des gants en latex. Derrière elle, les chariots des clients sont pleins à craquer : leurs petits enfants mangeront des pâtes qu’ils achètent aujourd’hui. Ils règlent leur achat avec reconnaissance et prudence, leur carte de fidélité tendue à bout de bras. Après avoir payé, une dame nettoie sa carte bleue avec une lingette de javel. Je ne comprend pas ce qu’elle dit derrière son masque.

Je range les courses dans mon sac à dos.
J’en ai fait un peu, pas trop.
J’avoue, j’espère revenir bientôt.


24/03/2020


Le trafic internet a augmenté de 40%,
les serveurs sont en surcharge paraît-il.
C’est un sujet de préoccupation.
Si internet s’effondre,
pendant le confinement de la population
ce sera la révolution
estiment ceux
qui monétisent notre attention.

La bande-passante explose
pour cause de vidéos de balcons.
Sur les réseaux sociaux
fleurissent des milliers d’idées
pour survivre enfermé.
On voit certains jouer au ping-pong avec les pieds
quand d’autres font un morpion avec leur chien.
Il y en a même un qui aurait couru un marathon
sur les 6 mètres de son balcon.
Tout de même,
notre créativité est inouïe
lorsqu’il s’agit de tromper l’ennui.

Tant mieux.

Que nos neurones s’échauffent
et que crépitent nos idées !

Petit à petit on comprend
que jamais ne reviendra le Comme Avant.
Que lorsque la vague se sera retirée
on ressortira de nos maisons,
éblouis, hébétés.
Et qu’alors ce jour là comme un grand souffle,
il nous faudra inventer tous ensemble
la nouvelle normalité.

23/03/2020

Dans la menace de la maladie qui rôde
les rares personnes sur le trottoir
portent un masque
et au moment de se croiser
font un pas de côté.

En cette période troublée
de confinement indéterminé
vacillent les pays les plus puissants
et nos dernières certitudes
sur le retour des jours d’avant.

Chaque soir à la télé,
le journal fait le décompte des morts et des contaminés.
Même nos inquiétudes sont exigües.

Dans cette anxiété planétaire pourtant
sur le balcon de notre petit appartement
fleurit un chèvre-feuille,
et des brins de menthe poussent dans un arrosoir en fer blanc.

Dehors le chaos est mondial
alors on n'ose guère avouer
qu’à l’intérieur se trame un quotidien tendre de futurs parents
et que dans le calme particulier de ce début de printemps
on vit des jours heureux.


22/03/2020

J’ai établi mon quartier général dans le canapé du salon. Je lis par petites bouffées, en piochant au hasard dans la bibliothèque. Sur le parquet de bois clair, les livres commencés s'amoncellent en piles éparses.

La liseuse est cassée. Les bibliothèques et les librairies ont fermé, et il est question que les facteurs arrêtent aussi de circuler. Je commence doucement à cerner l’ampleur de la menace.

Je fais le compte des provisions. Sur la table basse j’aligne les livres que je n’ai pas encore lus et relus : une pièce de Shakespeare, L'Être et le Mouvant de Bergson, un essai sur l’écriture et un livre sur l’accouchement. Celui-ci je le mets en bas de la liste, ce sera en cas d’extrême urgence.

Je frissonne. Si le confinement se prolonge, on va finir par manquer du strict nécessaire. Dans ce cas, après 6 semaines de confinement, le contenu de l’appartement ne sera pas joli joli à voir. Des corps desséchés aux yeux blanchis, étalés sur un parterre de livres à l’encre presque effacée d’avoir été trop lue, les quatrièmes de couverture striées de traces d’ongles désespérées.

Nous sommes seuls. L'appartement est une île. Tout ravitaillement est impossible, nous voilà en autarcie de la lecture. Alors pour prévenir la catastrophe, j’ai décidé de prendre les devants.

Chaque jour je noircis des pages, j’écris tant que je peux. C’est une course contre la montre.

Les feuillets s’empilent à côté de moi et piquent ma curiosité. J’ai très hâte de découvrir ce que ça raconte. Rien que le titre déjà m’émoustille: “Journal d’un confinement”.

21/03/2020

Tout est annulé.

Le rendez-vous chez le dentiste, le week-end en montagne, les déplacements professionnels, congédiés sine die à une date inconnue. A quand la vague du virus aura bien voulu se retirer.

En attendant, confinés dans nos appartements, tous nos plans patiemment échafaudés sont rayés dans nos agendas.
Voilà l’avenir soudain vierge, vide, annulé. Et nous, dépouillés de toute obligation pour cause de pandémie mondiale. Toute la population du pays est bien consciente qu’une excuse pareille ne se
reproduira plus - que le moment est historique. L’Histoire a bien vu certaines dictatures tenter d’effacer le passé. Personne jusque là n’avait osé avec le futur.

On le pensait inexorable, on se trompait.

Alors bien sûr, je pense aux malades, aux familles dans l’inquiétude et à l’abnégation des soignants, mais oserais-je avouer que de se voir du jour au lendemain délesté de tout programme,
débarrassé de l’inéluctable,
tout de même,
au fond,
ça détend ?